L'auteur anglais Tim Willocks se consacre d'habitude au roman policier, mais dans ce joli pavé de 950 pages, c'est au roman historique qu'il s'attaque. Le moins que l'on puisse dire c'est que le défi est particulièrement réussi. On obtient une oeuvre puissante, dense, d'une rare violence mais également lyrique avec les sentiments enchevêtrés des différents protagonistes.

Tim Willocks nous offre indubitablement un roman historique bien au dessus du niveau habituel. Dès la scène d'ouverture, très réussie, il devient difficile de lâcher le livre. Et pourtant l'auteur se refuse à utiliser les ficelles du genre et fait preuve d'une grande originalité que ce soit pour l'intrigue, les personnages ou le style.

Venons-en à l'intrigue justement. Au XVI ème siècle, le conflit entre chrétiens et musulmans atteint son paroxysme. Soliman, empereur des turcs, agacé par la résistance que représentent les chevaliers de l'ordre de Malte décide d'en finir une bonne fois pour toutes. En effet, depuis le début des croisades et la création de l'ordre en 1080 environ à Jérusalem, les revers commencent à s'accumuler pour les chrétiens, forcés de se replier sur plusieurs positions retranchées sur le pourtout méditérannéen (Rhodes, Alger, Tripoli...) Il envoie son impressionnante armée faire le siège de l'île. Celui-ci durera plusieurs mois et constitue le cadre dans lequel se déroule "La religion". Au centre de ce maelström et du roman, Matthias Tanhauser aventurier et homme des deux camps : d'origine chrétienne mais recueilli très jeune par les turcs, il fut janissaire du sultan. Devenu trafiquant d'armes, contrebandier et tavernier c'est plus ou moins contre son gré qu'il se trouve sur l'ile de Malte, au centre d'une immense bataille.

Mattias Tannhauser, personnage caméléon qui évolue comme un poisson dans l'eau entre ces deux mondes qui se haïssent, surfant sur leurs contradictions et prenant le meilleur des deux. Riche de cette double culture, il peut être lucide sur les enjeux sous-jacents de ces affrontements. Il a cette sagesse rare. Sa trajectoire l'a rendu pragmatique et opportuniste, sans pour autant être totalement cynique. En effet, les simples individus sont aussi les pions des puissants par l'intermédiaire desquels ils s'affrontent à grand renfort de discours théologiques et civilisationnels qui cachent parfois mal les stratégies et manoeuvres personnelles. Comme eux, il ne perd donc jamais de vu les objectifs qu'il s'est fixé, sans pour autant manquer d'une certaine intégrité, et ce à plusieurs reprises au cours du roman.

Résumé du "Grand siège"

Malte, le fief des Hospitaliers

Devenue par volonté de l’empereur Charles Quint le fief des Hospitaliers en 1530, Malte s’illustre en 1565 dans la même activité guerrière et corsaire que les Régences barbaresques. Cela explique la venue contre Malte d’une gigantesque armada turco-barbaresque en 1565.

Quatre mois durant, du 18 mai au 12 septembre, environ 10.000 chrétiens (500 chevaliers, 2.500 soldats, 7.000 insulaires), vont résister vaillamment à une armée musulmane trois fois supérieure en nombre.

Composée de 220 navires, dont une quarantaine appartient aux Barbaresques, la flotte comprend près de 35.000 hommes provenant de tout l’Empire ottoman, dont 12.000 janissaires et sıpahi, corps d’élite de l’armée turque.

Dès le 25 mai, l’artillerie turque est installée et entame le bombardement des forteresses, tandis que les assauts ciblent exclusivement le fort le plus fragile, car isolé du reste du port : Saint-Elme, défendu par une garnison d’environ 850 hommes.

Un mois durant, la forteresse pilonnée par 19 000 tirs d’artillerie, résiste à plusieurs attaques meurtrières, avant d’être conquise le 23 juin. En un mois, le siège de Saint-Elme a coûté la vie à plus de 2.000 musulmans et 1.500 chrétiens. Tous les défenseurs du fort ou presque périssent, et il est difficile de ne pas admirer encore aujourd’hui le courage des assiégés, qui obéirent au grand-maître La Valette et firent le choix de tenir le fort jusqu’au bout, offrant aux cités portuaires de Birgù et Senglea le répit nécessaire à l’organisation de leur défense.

Après la chute de Saint-Elme, le siège dure encore deux mois, durant lesquels les musulmans concentrent les tirs d’artillerie sur les villes portuaires. Renforcées par un « Petit Secours » de six cents soldats, les troupes chrétiennes résistent mais tout l’été, les deux villes essuient plusieurs assauts qui exigent une surveillance constante des brèches des remparts, un travail harassant pour les habitants de réparation des fréquentes destructions et une mobilisation permanente des assiégés.

Trois offensives sanglantes sont conduites le 15 juillet, le 7 août et les 20-21 août ; les combattants résistent uniquement grâce à l’intervention du grand-maître (La Valette) en personne, pour mobiliser ses hommes (il est d’ailleurs blessé les 7 et 20 août).

À la fin de l’été, chrétiens et musulmans en sont réduits à leurs dernières extrémités, lorsqu’arrive enfin, le 8 septembre, le secours espagnol venu de Sicile ; face à la venue de 95 galères et au débarquement de troupes fraîches (9.500 hommes), les musulmans choisissent de lever le camp et de sauver leurs navires en quittant Malte le 12 septembre 1565.

Critique

Tim Willock nous offre indubitablement un roman historique bien au dessus du niveau habituel. Dès la scène d'ouverture, très réussie il devient difficile de lâcher le livre. Et pourtant l'auteur se refuse à utiliser les ficelles du genre et fait preuve d'une grande originalité que ce soit pour l'intrigue, les personnages ou le style.

Les personnages sont spécialement remarquables. A la fois très attachants et terriblement modernes. Peut être même un peu trop pour être vraiment crédibles historiquement. Le héros est spécialement attachant et certains personnages secondaires sont inoubliables. Le style est magnifique, très épique, il colle remarquablement bien à l'histoire. On est transporté au XVI ème siècle par la magie de la plume. Mais Tim Willocks est un auteur de roman noir et cela se ressent dans l'écriture, et dans l'histoire. On est loin de l'ambiance bon enfant de la majorité des romans historiques. Les personnages ne sortiront pas intacts de cette épopée et le lecteur non plus.

Le roman n'est cependant pas parfait. J'ai un peu saturé devant la surabondance de gore lors des scènes de bataille, qui sont assez nombreuses. Celles-ci sont décrites de manière extrêmement réaliste et détaillée.En dehors ce bémol, une lecture fortement recommandable et donc fortement recommandée.